Balades Littéraires

Monza aller-retour

SIR TAKI, Graziella (extrait), permanent installation Collina d’Oro, Suisse 2023.

— Si je te dis «Monza», le provoque-t-elle tout excitée, à quoi penses-tu?

— Moooooooonza! Le Grand Prix de Formula 1, voyons! Mais aussi, la monaca di Monza, personnage incontournable de I Promessi Sposi d’Alessandro Manzoni, enchaîne-t-il, d’un ton ironiquement pompeux.

— Ouhm! La première réponse fait honneur à tes origines paternelles lombardes et la seconde à tes études en littérature italienne. Quant à moi… Santa avait répliqué tout en s’égarant dans ses pensées mnémoniques.

Depuis que, traversant régulièrement la frontière suisse pour aller rendre visite à leurs fils à Milan, le train ne s’arrêtant que quelques minutes à la gare de Monza — le temps de lire la pancarte aux tons vintage bleu-vert-gris et comme voilée par des vapeurs oniriques après une augustine et fine pluie récente — au-delà des références littéraires classiques, car le sport n’était pas son fait, dès le premier passage, il lui fut évident que le nom de cette ville lombarde — sinon sa réelle topographie — hantait sa mythologie, celle de son enfance… sicilienne.

Dans les années Soixante, la rue Mandorle, qui hissait le village insulaire au sommet de la colline des Manchi, c’était en réalité un Pot-Bouille zolien en horizontal. Au coin, à gauche, en montant par le bas justement, dans une masure sans fenêtres — chambre à coucher plurielle, cuisine, étable — dont on touchait les murs en ouvrant les bras, mais qui donnait sur deux rues heureusement, une famille: père, mère et six enfants, ainsi qu’une mule et des animaux de basse-cour, trouvaient là ce qu’on peut nommer un toit sur la tête.

Le quatrième fils, Calò, fut un jour surpris, et subrepticement, dans la pénombre de cette bicoque, par une adolescence incontrôlable qui semblait l’emporter hors des limites de l’asphyxiante demeure. Il s’en prit alors à ses parents, à ses frères et sœurs et même aux animaux en empoignant et en brandissant vers eux le menu et rare mobilier ou outils qui pouvaient y trouver place. Immobilisé plus que calmé par les parents, ceux-ci secourus par la force publique et sanitaire, il fut finalement envoyé à… Monza!

A Monza lu purtaru!

Luntanu, luntanu, lu purtaru!

Au Nord de l’Italie. Mais pour combien de temps?! Très, très longtemps pour un compte incalculable et démesurément enfantin, où la minute équivalait à l’éternité du silence de la rue recouverte, pendant quelques infinies heures, après le désespéré départ du jeune garçon, comme d’un châle noir et de toutes sortes d’hypothèses, susurrées derrière les voiles ajourés des fenêtres ouvertes ou par les embrasures des portes.

Monza… Monza…. Monza…

Les quelques vers de La Divina Commedia, cités dans la volumineuse et lourde anthologie de littérature italienne Spera di Sole, suffisaient à alimenter l’imagination de la petite écolière pour se recréer en pensée, ou en cauchemar, l’ambiance de ce lieu d’emprisonnement, de cris, de violences, d’enfer enfin, éloigné, et que le jeune Sicilien dérangé n’allait atteindre qu’après avoir traversé, sinon affronté, Scilla et Cariddi, et arpenté en train toute la botte italienne pendant un jour entier!

Pour Santa, Monza fut donc, très vite et pour toujours, synonyme de «maison de fous». Mais, l’âge aidant et le nomadisme également, elle put se rendre compte qu’il y avait bien d’autres lieux destinés à emprisonner la folie humaine: Marsens, en Suisse Romande, Mendrisio, en Suisse italienne… Mais quand elle vivait en Sicile, c’était bien Monza, le manicomiu, en Lombardie! Sur l’île, il n’y avait-il pas de manicomii? Mais, là, à cette époque, les enfants ne posaient pas trop de questions ou, ce qui serait plus correct, ils n’avaient pas vraiment le droit d’en poser… d’en imposer…

Ce fut un dimanche, elle s’en souvenait encore, car bourdonnante d’adolescence, elle avait ignoré l’appel matinal des cloches. Puis, dans le velours de la canicule qui ouatait son immobilité ennuyeuse post-méridienne :

— Calò a riturnà ! — Calò vinni!

— Si, verujè!

— Cà arrija jè!

De bouche à oreille, la nouvelle, égrainée comme un chapelet, entra dans toutes les maisonnées incrédules de la rue et des rues environnantes, puis tout le village fut au courant en moins de rien.

On lui avait en quelque sorte nordisé le prénom d’usage, il répondait maintenant seulement si on l’appelait Lillo. Personne ne l’avait jamais appelé ainsi au village, pas même par son prénom de naissance et de baptême, inscrit également au registre civil: Calogero, dont l’étymologie révèle tout en celant sa destinée. Or, le prénom italianisé, modernisé, dans l’esprit des gens du village, signait maintenant indélébilement son étrangéité mentale et même géographique.

Il était désormais à part: il était de ce lieu et il ne l’était plus.

Il ne s’exprimait plus en sicilien, il n’avait même plus d’accent en parlant italien. Et il n’avait non plus le hâle de pain doré à peine sorti du four: blanc, presque blême, la peau lisse, collée aux os, il se tenait droit, ne bougeait plus les mains en parlant, seul ses yeux allaient en tous sens comme la petite souris qui, un jour, leur rendant visite dans leur sombre taudis, fit sortir à la débandade toutes les femmes et les jeunes filles de la nombreuse famille.

De son corps, habillé d’un complet veston citadin, il émanait une sérénité mesurée, une simplicité irénique d’un revenant, toutefois rapidement voué à être marginalisé dans son propre village resté spontanément et invariablement rural.

Sa lumière retrouvée, mais comme à jamais glacée, entrait quotidiennement en contraste avec celle du soleil méditerranéen qui ne connaissait pas de saisons.

Il n’avait que cet habit-là, avec lequel on l’avait renvoyé chez les siens, un peu élimé à regarder de près, mais, certes, à dix-huit ou vingt ans, habillé de la sorte et avec des mains pareilles: petites, devenues fines, aux ongles proprement coupés (il n’aurait pu griffer un bébé) quel harnais aurait-il pu empoigner?

Sa silhouette équilibrée sous un casque de cheveux annelés mais bien domptés, ses gestes courts, sa voix de gentille marionnette, firent bientôt de lui… le serviteur ou domestique de tout le village. Et le voilà, alors, en train de faire une course pour la vieille voisine, la Zì Filumena; celle-ci, l’ayant vu assis sur le seuil de sa maison, au soleil, les yeux fermés comme à la recherche d’un monde perdu, mais lequel?!, se crut en devoir de venir au secours de son inactivité et de sa langueur. Très rapidement ce fut pour lui une farandole de petites tâches légères et proprettes: faire les courses au magasin alimentaire, distribuer les télégrammes, vanniari les annonces publiques, fleuriste aux décès et à tous les anniversaires… et une myriade d’autres petits services «soi-disant urbains», rendus en souriant toujours aimablement.

Santa, petite fille, ne connaissait que sa famille, sa rue, sa parenté, ses copains de classe, lui, il connaissait et était maintenant connu de tout le village, pour lequel il incarnait un nouveau métier: Factotum.

D’ailleurs, le vieux vanniaturi aveugle qui se déplaçait dans le réticulé très régulier des rues comme à l’intérieur de sa peau, était mort depuis peu —mis dans le cercueil avec son grand chapeau déformé, sa grande corpulence recouverte de son châle noir, et sa voix de grande cloche fêlée par moment mais qui portait au loin, là où sa vue ne portait plus, et même à l’intérieur des maisons les plus calfeutrées, annonçant aux paisani leurs droits, devoirs et divertissements de la petite vie isolée au centre de ce triangle de la Nature. Lillo l’avait remplacé et en mieux.

Calò était donc revenu. Lillo…

— Nun jè chiù pazzu!

Il en était revenu. De Monza…

— … du manicomiu !

Alors qu’une autre folie, le cyclone migratoire, emportait dans un silence écrasant encore plus loin vers le Nord, au de-là du Rubicon et des Alpes, vers l’Allemagne, la Belgique, la Suisse — là où les neiges et les glaces sont quasiment éternelles, malgré le soleil qui s’acharne vainement contre ces sommets — les pères, les frères majeurs, presque tous paysans («agriculteur», disait la mère de Santa en parlant de son père propriétaire terrien), non vers une terre plus magnanime, car le travail est dur partout, mais vers une humanité plus respectueuse du labeur et de la fatigue, sinon de la peine, de ceux que, déjà au Nord de l’Italie, on surnommait Terroni.

Santa ne vit plus Lillo qu’au mois d’août, car son père avait coutume — travail oblige — de la ramener avec toute la famille en vacances au village, où, y revenant souvent seul pendant l’année, car la suissitude au contraire retenait volontiers sa mère, il s’acharnait à garder sur pied un «palazzo»: réunissant les maisons limitrophes des aïeux paternels et maternels, vide la majeure partie de l’année, c’était une grande construction comparée aux minuscules demeures dont se contentaient les émigrés en de ça et au-delà des frontières, épargnant et économisant afin de réaliser le rêve du retour.

Santa apprit, longtemps plus tard, par une amie venue lui rendre visite en Suisse, que Lillo n’était plus.

Plus du tout.

Trépassé, enfin, à meilleure vie.

De précoce vieillissement, paraît-il.

… «mansuétude» avaient griffonné sur sa pierre tombale à la craie volée en classe, un jour d’espièglerie, les galopins du village. Mais un autre encore, chenapan plus averti, y avait ajouté «servitude». Pas longtemps après, en grosses capitales, couvrant les éphémères épigraphes précédentes mais modifiant le palimpseste, une main élégante et discrète y a violemment et définitivement gravé: HEUREUX SACRIFICE. MERCI.

Et elle l’imagina, agitant ses ailes angéliques et plissant ses yeux pétillants, survoler les rues de leur village, au cœur de la Trinacrie embrasée sans effort — mais où les maisons abandonnées et en ruine sont jour après jour colonisées par de prolifiques pigeons — à la vaine recherche, ou à l’écoute, d’un petit service à rendre.

Post-scriptum

Avant de se rendre à Monza, notre Sicilienne, en cherchant sur l’Internet des informations au sujet de son manicomio, elle s’est rendu compte que Dante pour son Enfer aurait pu trouver là beaucoup plus d’inspiration: la construction, comptant plusieurs souterrains labyrinthiques, impraticables par le commun des mortels, est désormais dangereusement décrépie; cependant, ses sols et surtout ses murs constituent d’infinies pages de Mémoires de démence. Et ce n’est pas tout! Ils accueillent solennellement toutes les expressions extrêmes de la société actuelle, laquelle continue sans relâche d’y… vomir — au-delà de tout danger mais surtout de toute folie, les signes inhumains de son passage.

Une autre conclusion.

Santa, la petite fille désormais grand-mère, revint quelques jours profiter du «palazzo» de son père.

— Pourquoi le jeune adolescent sicilien Calò fut-il conduit à Monza?

— Oui, pourquoi donc?! La Sicile comptait bien des manicomi! Et même historiques: la Real Casa dei Matti de Palerme, le plus grand manicomio de Sicile, celui de Messina…

Santa leva très haut les yeux, vers ce ciel manchisi qui paraît inatteignable. Elle n’en avait pas rajouté. Tout en s’éloignant des commères curieuses et bavardes qui essayaient de la retenir, elle se répétait comme un rosaire:

— Calò, sous le masque d’un fou, était un héros odysséen. Il réussit à quitter sa misérable bicoque, tout d’abord, et ensuite à sortir de la triple île qui retenait sa vie: son village, la Trinacrie et la Méditerranée. Vers quel Ailleurs? Le Sien. Non, non, il n’était pas fou…

De ses yeux étoilés et rieurs ou … rusés, Calò, écartant un gros cirrus, parut lui confier imperceptiblement:

— À Monza, tu sais, Santina, je n’étais pas interné dans une maison de fous, non, non, j’habitais la villa qui fut celle de Napoléon et du roi des Deux-Siciles!

Un clin d’œil en réponse.

Lugano-Marianopoli 2025

Grazia Bernasconi-Romano

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